La saison 2020 est terminée

Les grandes vacances sont terminées et les rues de Tarifa se vident petit à petit depuis le début de septembre. Nous avons donc également stoppé nos activités pour cette année.

Bien que la saison fût courte, nous avons fait de nombreuses observations extraordinaires. Nous espérons que la situation se normalisera d'ici la saison prochaine et nous nous réjouissons déjà de vous emmener revoir les dauphins et les baleines à partir du 26 mars 2021.

Au plaisir de vous voir bientôt à Tarifa, Katharina Heyer et toute l'équipe de firmm.

Rugulopteryx okamurae, ou comment les écosystèmes se renversent!

par Jörn Selling

Depuis 2015, le littoral entre Tarifa et Algésiras est en proie à une invasion d'algues alluviales. Celles-ci ont étouffé toute forme de vie sur les récifs rocheux et elles répandent une odeur nauséabonde, qui envahit le port lorsque souffle le Levante.

Ce phénomène se produit en été, lorsque l'ensoleillement plus intense et les températures plus élevées entraînent une prolifération d'algues. L'algue a maintenant gagné le Portugal, au nord, et Marbella, à l'est, affectant ainsi le tourisme sur de nombreuses plages. Les pêcheurs se plaignent également de pertes du fait que les ressources halieutiques dans le détroit de Gibraltar sont retombées à une profondeur de 40 mètres. Les chaluts sont envahis d'algues et les madragues (Almadraba), en particulier la partie la plus proche de la côte, sont recouvertes de cette algue.

Le fait que les algues se multiplient davantage en été est un phénomène habituel et explique aussi pourquoi les grandes baleines à fanons migrent dans les régions polaires pendant la saison chaude. Le phytoplancton microscopique (des petites algues unicellulaires en suspension dans l'eau) s'y multiplie rapidement et sert de nourriture aux petits crustacés (krill), qui constituent la source d'énergie la plus importante pour les baleines à fanons.

Le fait que les algues prolifèrent au point de renverser l'équilibre biologique des plans d'eau touchés s'est déjà produit à maintes reprises. Dans les cas les plus extrêmes il s'agit de la "crue rouge" : ce sont des Dinoflagellés, la deuxième espèce de phytoplancton après les Diatomées, qui produisent des toxines qui colorent l'eau en rouge mais qui tuent également toute vie. Des proliférations d'algues moins spectaculaires sont par exemple celles des algues du golfe -des algues brunes du genre Sargassum-, qui avaient été décrites par Christophe Colomb comme d'immenses tapis d'algues dérivant à la surface de l’eau, la mer des Sargasses.

Les algues se multiplient quand il y a suffisamment de nutriments et d’ensoleillement. Une prolifération excessive peut avoir des causes naturelles, par exemple, lorsque les nutriments sont transportés par les pluies massives de la terre vers la mer. Mais elle est de plus en plus liée à l’activité humaine ; nous utilisons des engrais artificiels dans l'agriculture et rejetons les eaux usées dans les océans. Deux sources de fertilisation excessive d’origine humaine, également appelée "eutrophisation". Il y a aussi la déforestation massive de l'Amazonie : elle engendre l'érosion et les sols emportés vers l'embouchure de l'Amazone fertilisent l'océan Atlantique. La conséquence est une prolifération des algues du golfe telle que des « tapis » de plus en plus grands ont été mesurés depuis 2011. L’analyse des images satellite montre que l'année dernière, la région touchée s'étendait sur une longueur de 8.850 kilomètres : de l'Afrique de l'Ouest jusqu’au golfe du Mexique. La Barbade, État insulaire des Caraïbes, a déclaré l'état d'urgence. Sur de nombreuses plages du Mexique, de la Barbade et au sud de la Floride, des tapis puants ont recouvert les plages. Les algues Sargassum muticum sont arrivées récemment mais elles sont particulièrement invasives. Originaires du Japon, d’où elles ont été transportées, elles se répandent actuellement dans l'Atlantique Nord.

Les espèces apportées peuvent parfois se révéler extrêmement "virulentes", comme dans notre cas en Andalousie, et cela pourrait bien devenir un problème pour l'Europe entière. Il s'agit, dans notre cas, de l'algue brune japonaise Rugulopteryx okamurae, qui a sans doute voyagé dans le ballast d'un navire pour arriver dans la baie de Gibraltar. Le phénomène du transport d'espèces dans les eaux de ballast est bien connu car, chaque année, 12 milliards de tonnes d'eaux de ballast sont rejetées dans les mers du monde entier. Ceci représente 1 transfert d'espèce indésirable tous les 9 jours. Le 7 octobre 2017, un accord est entré en vigueur, obligeant les navires à désinfecter l'eau des ballasts. La meilleure façon de désinfecter est de combiner le rayonnement ultraviolet et l'ozone, mais d'autres méthodes sont également pratiquées. Toutefois, 68.000 navires devront investir environ 1.000.000 € avant que l'ensemble de la flotte mondiale ne soit mis à niveau. L'accord ne devrait donc pas être opérationnel avant 2024. Cela dit, il faudrait également que les ports investissent dans l'infrastructure nécessaire et embauchent suffisamment d'inspecteurs.

Malheureusement, pour la baie de Gibraltar, l'accord arrive bien trop tard. Rugulopteryx est arrivée et va y rester. De plus, l'algue est parvenue à conquérir et chambouler l'écosystème de la baie. Un organisme dominant qui a renversé certaines composantes du système. L’algue n'a pas d'ennemis naturels en Méditerranée et elle peut se développer partout, même sur les corps des concombres de mer. Quand les oursins meurent -ils peuvent vivre jusqu'à 8 ans, leur place est aussitôt envahie d'algues. Le résultat est que les fonds marins sont complètement altérés sur les côtes, qui sont les zones d'alevinage de la plupart des organismes marins. Il est bien difficile d'imaginer ce qui arrivera à la flore et à la faune endémiques si l'algue continue de se déployer ainsi. Entre Algésiras et Tarifa elle a déjà recouvert l'ensemble des fonds marins. On ne peut rien y faire, si ce n'est espérer que l'écosystème lui-même trouvera un moyen de la maîtriser. Les plongeurs rapportent qu'ils aperçoivent encore à peine les poissons habituels. La patelle Patella ferruginea et le ver Dendropoma petraeum, deux espèces protégées car uniques au monde et endémiques de la côte sud de l'Espagne, pourraient carrément disparaître. D'autres algues utiles comme le laminaire Laminaria achroleuca et le Gelidium spinosum, toutes les deux productrices d'alginate, disparaissent petit à petit du détroit de Gibraltar.

Existe-t-il une solution ?

La société andalouse a reconnu la gravité de la situation et le 1er juillet 2019 le G.A.L.P. (Grupo de Acción Local de Pesca, del litoral Cádiz-Estrecho) ; la Federación de Cofradías de Pescadores de Cádiz et le OPP72 (Pescadores de Conil) ont organisé une réunion à Tarifa.

Le Docteur José Carlos García Gómez de l'Université de Sevilla ouvre la réunion en exposant ses travaux de recherche scientifique sur le Ruguloptéryx depuis plusieurs années. Cette algue se reproduit à la fois de façon asexuée par la formation de spores et sexuellement par la formation de gamètes. Elle se présente sous quatre formes, probablement toutes des clones d'origine asexuée. Il ajoute qu’il craint que l’algue se croise avec l'algue brune Dictyota dichotoma, ce qui la rendrait très envahissante, - à moins que ce ne soit déjà le cas et la raison pour laquelle elle est si virulente. Mais il doit encore prouver tout cela par des études génétiques approfondie.

L'orateur suivant est le pêcheur Gregorio Linde González. Il confirme qu'à 40 mètres de profondeur, il y a plus d'algues que de poissons et même les filets à 400 mètres de profondeur sont infestés de Ruguloptéryx. La responsable du transport des masses d'eau -et donc des algues- jusqu'à de telles profondeurs dans le détroit de Gibraltar est une vague de soliton qui se forme au niveau du seuil de Camarinal lors du changement de marée basse à marée haute. La vague se forme à la jonction (en rouge) entre l'eau de l'Atlantique qui coule en surface vers la mer Méditerranée et l'eau de la Méditerranée plus lourde, plus froide et plus salée qui coule en profondeur vers l'océan Atlantique. Pour les sous-marins qui voudraient traverser le détroit de Gibraltar sans être détectés en désactivant leur équipement, ces vagues peuvent devenir dangereuses car elles peuvent transporter à la verticale des objets submergés sur des centaines de mètres vers les profondeurs.

Lors du changement de marée, il y a une importante remontée d'eau au niveau du Camarinal. Surtout lors de la pleine lune et la nouvelle lune, lorsque l'amplitude de la marée est grande, d’immenses masses d'eau remontent des profondeurs du détroit. Ce phénomène s'explique différemment selon les zones marines : dans le détroit de Gibraltar, il est dû à la combinaison de la topographie des fonds marins, des courants et des marées. Ces remontées d'eau apportent des nutriments au phytoplancton qui vit en surface -là où il y a de la lumière, si bien que cette zone a toujours été très riche en nutriments. Dans le cas de Rugulopteryx, cette fertilisation naturelle, en plus de l'apport en nutriments par l'homme - l’eutrophisation-, semble se transformer en fertilisation excessive.

Le docteur Enrique Nebot Sanz de l'Université de Cadix se penche actuellement sur la meilleure façon de neutraliser les eaux de ballast d'un point de vue biologique. Il semble que l’électro-chloration, dans laquelle on produit du chlore gazeux en fractionnant le sel marin des eaux de ballast à l'aide d'électricité, soit très prometteuse pour un usage continu durant la navigation.

Le docteur Féliz López Figueroa de l'Université de Malaga nous informe que Rugulopteryx a été observée pour la première fois en Europe en 2002, dans une ferme ostréicole en France, où elle n'a causé aucun problème. Il a souligné que l'algue devrait être incluse dans la liste des espèces envahissantes en Espagne afin de pouvoir demander l'assistance des administrations. Il convient également de garder à l'esprit que les algues contiennent des substances précieuses : des antioxydants, des colorants écologiques, des inhibiteurs de cancer et des substances renforçant le système immunitaire (comme additifs alimentaires en aquaculture).

Le capitaine du port d'Algésiras, Julio Berzosa Navazo, commente ensuite les réussites et les manquements en ce qui concerne l'inspection des eaux de ballast des 26.000 navires qui font escale à Algésiras chaque année. Avec plus de 100.000 bateaux qui naviguent dans le détroit chaque année, l'inspection est en réalité une tâche colossale.

Le dernier orateur est Antonio Vergara Jiménez de SEPER-Tarifa (Sección de Educación Permanente de Tarifa). Avec ses élèves, il a élaboré les premières crè mes de soins pour la peau à base de Ruguloptéryx.

L'algue contient également deux substances médicinales : de la fucoxanthine et du diterpène.

A Betijuelo -près de Tarifa, un architecte fait des essais avec l'algue pour voir si celle-ci peut servir de matériau de construction. Les algues vivantes, qui flottent dans l'eau ou qui sont accrochées aux filets de pêche, sont appropriées pour un usage humain. Les algues mortes peuvent être transformées en engrais agricole. Au cours de la table ronde qui a suivi les présentations, il a paru évident qu'il n'y a pas de solution unique à cette crise environnementale. Il existe assez de cas d'introductions d'espèces qui ont échappé à tout contrôle : la moule zébrée (Dreissena polymorpha), par exemple, qui pousse maintenant sur la moitié des conduites d'eau du globe ou encore le crabe de Shanghai (Eriocheir sinensis).

Tous les intervenants étaient d'accord pour dire que cette crise doit être combattue à tous les niveaux de la société.

  • Il faudrait définir des sites clés de la biodiversité, où cela vaudrait la peine de faire retirer les algues du fond marin.
  • Les algues alluviales doivent aussi être évacuées des côtes, au moins là où elles sont accessibles par des machines.

Les activités de recherche devraient être menées de manière ciblée et coordonnée ; il serait concevable de mettre au point des substances répulsives qui empêcheraient les algues de se déposer sur les filets Almadraba.

Des projets expérimentaux sur l'utilisation et l'enlèvement des algues devraient être encouragés.

Les pêcheurs pourraient être employés dans une nouvelle filière de production ou leur perte de revenus pourrait être compensée par de l'argent ou par un quota de pêche plus élevé dans d'autres zones.

Nous voilà donc confrontés à un exemple de plus des conséquences de nos interventions humaines sur les cycles naturels. Plus nous intervenons et changeons les cycles naturels, plus nous devons prendre des mesures correctives par la suite, plus nous devons donc gérer activement les écosystèmes, ce qui signifie que notre responsabilité continue toujours de croître. Enfant, j'ai appris à l'école à quel point les ressources des océans sont immenses et, aujourd’hui, elles risquent de disparaître -les espèces introduites n'étant que l'un des nombreux problèmes. Serons-nous en mesure d'assumer nos responsabilités ? La mission de la science est d'identifier les problèmes et de trouver des solutions, mais aussi de veiller à ce que les citoyens soient conscients des conséquences de la prise de mauvaises décisions. Le délai pour la conservation de notre espèce se rapproche et encore trop de gens prennent de la science uniquement ce qui leur convient!

Retour